IX
Les réactions internationales après la conférence du 20 février ne furent pas inattendues : courtoises chez les États socialistes, admiratives chez les pays amis, admiratives et inquiètes dans les nations du Tiers-Monde. Chez celles-ci, que l’escalade au Vietnam rendait chaque jour plus soucieuses, les questions qu’on se posait à mi-voix dans les cercles responsables étaient celles-ci : jusqu’où les États-Unis iront-ils dans la voie du savoir-faire industriel, du miracle scientifique et de l’expansion mondiale ? Ils ont gagné la guerre froide, ils ont tiré profit de la coexistence pacifique pour avancer sur tous les fronts, ils ont rattrapé l’U.R.S.S. dans la course à l’espace ; ils la dépassent dans tous les autres domaines ; en Amérique latine, dans une partie de l’Afrique et de l’Asie, ils font et défont les gouvernements ; l’Europe occidentale est à leurs pieds ; ne vont-ils pas maintenant se laisser griser par leur toute-puissance et chaque fois qu’un petit pays leur résistera, envoyer leurs dauphins miner ses ports ou couler sa flotte ?
En Angleterre, A.C. Crescent, membre du Parlement pour Ch…, demanda au Premier ministre dans quelles conditions la Grande-Bretagne, pays maritime par excellence, s’était laissé à ce point distancer dans les recherches sur les dauphins. A. C. Crescent était considéré comme un franc-tireur excentrique et un peu fou par son propre parti, mais ses interventions agressives, excessives, toujours percutantes, n’en étaient pas moins très écoutées. Le Premier ministre répondit qu’il y avait, certes, « dans ce pays », d’excellents cétologues, mais que la Grande-Bretagne n’avait pas les moyens de dépenser des centaines de millions de livres sterling sur la seule cétologie, et qu’en outre, elle ne disposait pas, sur les côtes de Grande-Bretagne, de mer chaude pour élever des dauphins. A. C. Crescent demanda si le Premier ministre était à ce point ignorant des choses de la mer qu’il ne sût pas qu’il existait des dauphins de mer froide. Le Premier ministre répondit que Fa et Bi étaient des Tursiops truncatus et que le Tursiops truncatus, à sa connaissance, vivait en eau chaude. A. C. Crescent déclara qu’à son avis, la température de l’eau n’avait rien à voir à l’affaire (was completely immaterial). À en juger par son expérience personnelle, il ne voyait pas pourquoi l’eau froide était un obstacle à l’alphabétisation. (Rires.) Il demanda au Premier ministre à quoi servaient les sommes importantes dépensées chaque année par la Royal Navy, puisqu’un coûteux porte-avions britannique pouvait être coulé en quelques minutes par un dauphin ennemi qu’aucun sonar ne pourrait détecter. (Hear ! Hear[42] !) Le Premier ministre déclara que les craintes de l’Honorable Membre n’étaient pas fondées, étant donné que, jusqu’à ce jour, seuls les dauphins américains étaient opérationnels. L’Honorable Membre pour Ch… voulut alors savoir si le Premier ministre pouvait donner l’assurance que ni la Chine populaire ni l’U.R.S.S. ne disposeraient jamais de dauphins opérationnels. Le Premier ministre dit qu’il ne pouvait pas donner une telle assurance, mais qu’en cas de besoin, la flotte de la Grande-Bretagne pourrait jouir de la protection des dauphins américains dans le cadre de N.A.T.O.A.C. Crescent prit une inspiration profonde et ses yeux se mirent à briller. Il avait amené le Premier ministre là où il voulait.
« Autrement dit, déclara-t-il, nous demandons aux États-Unis de nous permettre de survivre et ils nous le permettent ! Nous leur demandons de sauver la livre et ils la sauvent ! Nous n’avons pas de dauphins, qu’à cela ne tienne, ils nous prêteront les leurs ! Comme Disraeli le disait de l’Irlande à notre propre égard, nous sommes, vis-à-vis des États-Unis, dans une situation de ” mendicité majestueuse (Protestations.) Nous n’avons plus d’économie indépendante, plus de monnaie et plus de politique extérieure. (Cris de « Gaullist ! Gaullist ! ») Si c’est être gaulliste que d’aimer la Grande-Bretagne, alors, oui, je suis gaulliste. (Rires.) Comment pourrais-je le dissimuler ? : je suis profondément choqué par la détérioration de notre prestige dans le monde et notre alignement inconditionnel sur les États-Unis. Les faits sont là, et il serait hypocrite de leur tourner le dos : nous sommes en train de devenir la colonie de notre ex-colonie ! » (Cris de « Shame ! Shame[43] »)
En France, le député Marius Sylvain, un des membres les plus brillants de l’opposition, interpella en ces termes le Premier ministre :
« Vous avez rendu un juste hommage à la science américaine qui vient d’accomplir un “prodigieux bond en avant” en faisant parler des dauphins. C’est bien, monsieur le Premier ministre, mais ce n’est pas encore assez. Je vous convie à aller un peu plus loin dans vos réflexions. La France ne possède pas de dauphins qui parlent. Les États-Unis en possèdent. Pensez-vous qu’il ait été opportun de nous retirer de l’O.T.A.N. en 1969, à un moment de l’Histoire où toute flotte de guerre aura besoin, pour la défendre et l’éclairer, de ces indispensables auxiliaires ? (Applaudissements sur les bancs de la Fédération et du Centre démocrate.) En un mot, j’invite le gouvernement à regarder les choses en face, au lieu de se réfugier dans des rêves de grandeur qui s’inspirent du nationalisme le plus étroit. (Protestations de l’U. N.R.) Ouvrez les yeux, messieurs. Économiquement, financièrement, militairement, la France est un petit pays qui ne peut pas fare da se ! (Vives protestations des U. N. R., des Indépendants et sur quelques bancs communistes.) Vous le niez ? (Cris de « Oui ! Oui ! ») Eh bien, dans ce cas, je dis que la France doit choisir : ou bien elle accepte de réintégrer l’O.T.A.N. (protestations sur les bancs U. N. R. et communistes), et ses bateaux, alors, recevront des États-Unis ce bouclier de dauphins sans lequel une flotte de guerre, à l’heure actuelle, n’a plus qu’à retourner à la ferraille (protestations) ; ou bien la France éduque elle-même ses propres dauphins. (Cris de « Oui ! Oui ! Pourquoi pas ? ») Vous dites : ” Pourquoi pas ? ” Je le dis aussi. (Cris ironiques sur les bancs U. N. R. : « Alors, votez avec nous ! »)
« Je dis, après vous, “Pourquoi pas”? mais je ne voterai pas cependant avec vous, et je vais vous en dire la raison. Mais auparavant, je vous invite à méditer certains faits et certains chiffres. Les États-Unis comptent cent cinquante cétologues. Le Japon, quatre-vingts. L’Angleterre et l’Allemagne fédérale, une quinzaine chacun. Et savez-vous, messieurs, combien la France compte de cétologues ? Deux ! (Exclamations et protestations.) Je dis deux. Messieurs de la Majorité qui êtes au pouvoir depuis 1958, qu’avez-vous fait, depuis cette date, pour la cétologie ? Je vais répondre pour vous : Rien ! Exactement rien ! (Applaudissements et protestations.) Avez-vous organisé les recherches cétologiques ? Non. Avez-vous créé et subventionné des laboratoires de cétologie ? Non. Vous êtes-vous préoccupés de former des cétologues ? Non. Avez-vous capturé des dauphins en Méditerranée pour les étudier ? Non. Avez-vous seulement créé des bassins pour recevoir, dans l’avenir, ces dauphins ? Absolument pas. Un des deux cétologues français vous a demandé le coin d’une île en face de Marseille pour y installer des dauphins : le lui avez-vous donné ? Non. Et savez-vous, monsieur le Premier ministre, où va ce cétologue pour étudier les dauphins ? Je vais vous le dire : aux États-Unis[44] ! » (Rires, applaudissements et protestations.)
En Italie, comme dans les autres États de l’Europe occidentale, les réactions politiques ne furent pas fondamentalement différentes de celles qui s’étaient fait jour en Grande-Bretagne et en France. Atlantiques et anti-Atlantiques puisèrent de nouveaux arguments pour leurs thèses respectives dans le nouveau succès des Américains. Mais c’est d’Italie que vint la réaction philosophique la plus originale, sous forme d’un article de revue, qui connut dans le monde un grand retentissement.
Son auteur s’appelait le prince Luigi Monteverdi. Il possédait à Rome un magnifique palais Renaissance, plein de marbre, de colonnes et de statues, il aimait la peinture abstraite et il était membre du Parti communiste italien. Les camarades étrangers qu’il recevait parfois chez lui s’étonnaient de se réveiller le matin sur un lit à baldaquin et de faire leurs ablutions dans une baignoire en marbre. Le prince, mince, élégant et les tempes argentées, dépassait un mètre quatre-vingts, mais paraissait presque de taille moyenne tant les traits de son visage étaient fins et son allure sans arrogance. Raymond Lutin, membre du Comité central du P.C.F., prenant un jour avec lui son petit déjeuner dans la grandiose salle à manger du palais, lui demanda, mais qu’est-ce qu’on entend, Monteverdi ? on dirait qu’on psalmodie, Luigi Monteverdi eut un petit geste de la main, ce n’est rien, c’est ma tante et mes deux nièces qui se font dire la messe à côté par un petit monsignore, et qui paye le monsignore ? demanda Lutin, mais c’est moi, bien entendu, Lutin se mit à rire, camarade, vous vous rappelez la parole de Lénine : qui veut le pope paye le pope, à mon avis, c’est votre tante qui devrait payer, Impossible, dit le Prince avec un petit sourire, c’est sa messe, mais c’est ma chapelle.
Dans son article, Luigi Monteverdi établissait une comparaison entre ce qu’il appelait les deux genèses : la genèse du premier livre de la Bible, et la genèse matérialiste d’Engels dans sa Dialectique de la Nature.
La première faisait appel à un démiurge. Dieu, après avoir créé le ciel et la terre, créait les animaux, chacun selon son espèce. Il façonnait l’homme à Son image à partir de la poussière du sol, et lui soufflant dans les narines, Il lui donnait l’étincelle de la vie et de la pensée. Ainsi l’homme, être pensant et privilégié dès sa création, recevait de Dieu la terre pour y régner et les animaux pour les dominer.
Pour Engels, qui avait élaboré sa Genèse après les découvertes de Darwin, l’hypothèse démiurgique disparaissait. L’homme n’était pas créé. Il se faisait lentement, à partir du singe. « C’est le jour, écrit Engels, où, après des millénaires de lutte, la main fut définitivement différenciée du pied et l’attitude verticale enfin assurée, que l’homme se sépara du singe et que furent établies les bases du langage articulé et du prodigieux perfectionnement du cerveau. » Dans cette promotion, Engels insiste sur le rôle capital de la main humaine. Car cette main, dès qu’elle cessa d’être utilisée comme pied par le primate notre ancêtre, se libéra pour d’autres tâches. Elle permit le travail tout en s’affinant grâce à lui, et le travail, à son tour, multiplia le besoin de communication. De ce besoin grandissant le langage articulé naquit et, en même temps que lui, le perfectionnement du cerveau.
Ainsi, dans la Bible, ce sont les mains de Dieu qui façonnèrent l’homme et Son souffle qui lui donna d’emblée l’intelligence, tandis que, pour Engels, ce fut, pour ainsi dire par sa propre main, et par le travail créateur qu’elle rendait possible, que l’homme se façonna lui-même en tant qu’homme en se différenciant peu à peu des primates.
Thèse magnifique, notait Luigi Monteverdi, et qui revêtait, au moment où elle apparut, une grande importance historique, puisqu’en s’appuyant sur les vérités scientifiques de son temps, Engels contrebattait avec une rare efficacité la tendance néfaste des hommes à expliquer leur activité par leur pensée au lien de l’expliquer par leurs besoins…
Cependant, poursuivait Monteverdi, il faut tenir compte du caractère historique et toujours historiquement relatif de la connaissance. La science a progressé depuis Engels, elle progresse encore, et ses derniers développements nous amènent peut-être à remettre en question le rôle que le grand philosophe marxiste attribuait à la main dans la marche de l’homme vers l’intelligence. Car enfin, voici des bêtes – les dauphins Fa et Bi du Professeur Sevilla – qui accèdent au langage articulé et à toutes les opérations abstraites qu’il suppose, et ce langage, elles le reçoivent de l’homme et le comprennent par un effort purement mental, sans qu’à aucun moment intervienne dans ce processus la main humaine, cette main que les nageoires latérales des cétacés ne peuvent prétendre en aucune manière remplacer. On peut donc se demander si Engels, dans son désir de réagir contre l’idéalisme de la conception chrétienne, n’a pas été trop loin dans l’autre sens, en inversant les termes de l’évolution naturelle. Si l’exemple des dauphins qui parlent montre que l’apparition du langage articulé est possible partout où le cerveau atteint une certaine complexité, c’est un paradoxe de dire que c’est l’outil manuel de l’homme qui l’a fait penser et parler. Il vaudrait mieux dire que c’est le cerveau de l’homme préhistorique qui en se développant a permis, en même temps que tous les usages créateurs de la main, l’élaboration du langage articulé.
Après tout, concluait Monteverdi, le matérialisme dont se réclame Engels et dont nous nous réclamons après lui ne perd rien au fait que c’est le développement et la différenciation des cellules du cerveau, et non la main, qui explique l’extraordinaire promotion de l’homme dans le règne animal, comme elle explique l’accès récent et sensationnel du dauphin au langage articulé.
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Si important que fût l’article de Monteverdi pour tous ceux que l’apparition de l’homme sur la planète intéresse, il ne retint en aucune manière l’attention de la Marine U.S. et du Département d’État. Ils avaient les yeux fixés sur des choses qui leur paraissaient plus sérieuses. Ils attendaient avec une fébrile vigilance les réactions de l’U.R.S.S. à la conférence de presse du 20 février. Elles vinrent en deux temps et après un très long délai, ou qui apparut tel aux observateurs impatients.
Le 23 février, soit trois jours après la conférence, le gouvernement de l’U.R.S.S. félicita en termes polis le gouvernement des États-Unis, les savants américains et le peuple américain des « progrès saisissants » qu’ils avaient fait accomplir à la zoologie.
Là-dessus, il y eut un long silence et il fallut attendre le 2 mars pour qu’un article, non signé, de la Pravda évoquât à nouveau le problème des dauphins. Il le fit en termes soigneusement pesés. Les savants soviétiques, disait l’auteur de l’article, étudient les dauphins depuis de nombreuses années et sont parvenus à des résultats saisissants[45]. L’auteur admirait les performances des dauphins du Professeur Sevilla, mais il n’avait cependant pas l’impression que la cétologie soviétique manifestât un retard quelconque sur celle du Nouveau Monde. « Il est vrai, ajouta-t-il, que la comparaison n’est pas facile, car le programme delphinologique de l’Union soviétique diffère par ses buts comme par ses méthodes du programme delphinologique américain. Contrairement aux Américains qui, victimes des habitudes de pensée individualistes développées par le struggle for life capitaliste, ont concentré leurs efforts sur un ou deux dauphins, et ont réussi à en faire des prodiges, nos savants se sont efforcés de passer directement de l’analphabétisme delphinique à la culture de masse des dauphins. Ils y sont, dans une certaine mesure, parvenus, en mettant au point un système simplifié de communication grâce auquel ils se font obéir d’une centaine de dauphins de la mer Noire. Ces dauphins sont d’ores et déjà utilisés pour la pêche et ils donnent toute satisfaction. »
« Bon Dieu, dit Lorrimer quand Adams lui apporta la traduction de cet article, nous ne sommes pas plus avancés qu’avant. Qu’est-ce que ça veut dire : “ ils y sont, dans une certaine mesure, parvenus ” ? Et qu’est-ce que ça veut dire : “ un système simplifié de communication ” ? Moi aussi, j’ai un système simplifié de communication avec mon chien, mais ça n’est quand même pas une langue ! Les damnés bâtards, ils sont aussi boutonnés que leurs uniformes ! »
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Goldstein, annoncé le vendredi 6 mars par Adams, fit son apparition le samedi au bungalow en début d’après-midi, il était grand, large d’épaules, la poitrine profonde, des touffes de poils roux et blancs sortant par son col ouvert, le cou musclé, les traits forts, le menton agressif, une crinière épaisse, blanche et frisée, qui lui donnait l’air d’un vieux lion, il marchait un peu de côté sur la terrasse du bungalow, ses grosses jambes musclées paraissant rebondir à chaque pas sur ses semelles de crêpe, la tête un peu penchée en avant, les épaules lourdes et rondes, son petit œil bleu rieur et rusé fixé sur Arlette et Sevilla, je m’appelle Goldstein, dit-il d’une voix forte en tendant sa large main poilue à Sevilla, c’est moi le requin juif qui, à partir d’aujourd’hui, va vous prendre dix pour cent sur tous vos droits d’auteur, Miss Lafeuille, c’est un grand privilège de vous rencontrer, vous êtes d’une beauté ravissante, encore plus magnifique et séduisante que sur les photos, vous ressemblez tout à fait à Marie Mancini, vous savez bien, la fille que Louis XIV adorait, Goldstein, dit Sevilla en riant, inutile d’essayer d’épater Arlette par votre érudition, c’est Life qui l’a comparée le premier à Marie Mancini, inutile aussi de lui faire la cour, je vais l’épouser dans une semaine, vous feriez mieux de vous asseoir et de prendre un verre, vous l’épousez ? dit Goldstein en se laissant tomber sur un fauteuil blanc laqué qui craqua sous son poids, quand comptez-vous finir votre livre sur Fa et Bi ? dans six mois, je pense, Goldstein leva la tête d’un air joyeux et inspiré, ses cheveux blancs brillant en auréole autour de sa tête, eh bien, Bruder, dit-il en donnant une petite tape sur l’épaule de Sevilla, il faut vous marier dans six mois, au moment de la sortie de votre livre, je vois d’ici les titres des journaux :
PA WEDS MA[46] !
Sevilla et Arlette se mirent à rire, et Goldstein rugit, quel lancement, les gens vont vous adorer, Sevilla, vous êtes si célèbre qu’ils s’attendent à ce que vous épousiez un sac, et ils seront touchés aux larmes que vous épousiez une petite dactylo sans fortune, mais je ne suis pas une petite dactylo ! dit Arlette, voyons, dit Sevilla, elle est couverte de diplômes et son père est un ponte dans les Assurances, je sais, je sais, dit Goldstein, vous pensez si j’ai potassé vos biographies avant de venir, je ne vous dis pas la vérité telle qu’elle est, je vous dis la vérité telle que les journaux la diront, toute l’Amérique va se mettre à chialer d’attendrissement en apprenant que Sevilla va épouser sa secrétaire au lieu de convoler avec Mme Machin-Schproum, reine de l’acier, malheureusement, dit Sevilla, pas question d’attendre la sortie du livre, nous nous marions dans huit jours, Goldstein haussa ses puissantes épaules et fronça les sourcils, écoutez, je ne voudrais pas être mal élevé, Sevilla leva la main, ne vous forcez pas, dit-il en riant,
bon, dit Goldstein et il grommela entre ses dents quelque chose d’inintelligible qui ressemblait à de l’allemand, Sevilla le regarda avec surprise et Goldstein le dévisagea à son tour une pleine seconde, le visage sérieux et tendu, écoutez, Sevilla, il faudrait quand même éclairer votre lanterne, vous êtes juif ou pas ? je serais très honoré de l’être, dit Sevilla la tête posée sur le dossier de son fauteuil et regardant Goldstein de ses yeux sombres, pétillants, à demi fermés, ce n’est pas une réponse, c’est la seule que je puisse vous donner, écoutez, reprit Sevilla, la vérité, c’est que je n’en sais rien, même Mr. C n’en sait rien, et je me demande bien ce que cela peut faire, après tout, que je sois juif ou pas, j’aime à penser, dit Goldstein en timbrant sa voix dans les notes basses avec une émotion mi- réelle mi- jouée dont il parut s’amuser lui-même après coup, j’aime à penser que la plupart des hommes supérieurs de notre temps sont juifs ; Einstein, Freud, Marx, quel racisme, dit Sevilla, je vais vous suggérer d’autres noms plus embarrassants, Oppenheimer ? Teller ? Goldstein rugit, il ne faut pas confondre, Sevilla ! je condamne Teller, il a mis au point la bombe H en pleine paix, mais Oppie, ah, je défends Oppie, il s’est mis à construire la bombe A pendant la guerre, quand on craignait que Hitler n’y arrivât avant nous, je sais, dit Sevilla avec amertume, il a fait la bombe A pour vaincre les nazis et Truman l’a employée contre les Japonais, telle est l’ironie de la recherche scientifique, Goldstein porta son whisky à ses lèvres et se mit à boire, Sevilla regarda sa main avec envie, elle était large, musclée, avec un pouce très long, elle ne saisissait pas le verre, elle en prenait, pour ainsi dire, possession, c’était la main d’un homme qui se mouvait à l’aise dans le monde des choses, j’ai perdu cette simplicité, pensa Sevilla,
Goldstein reposa son verre, mon vieux, si je dois soigner vos finances, il faut faire confiance à votre docteur, Adams me dit que vous avez quinze mille dollars depuis deux ans sur votre compte en banque et que vous n’en faites rien, c’est un scandale, quinze mille dollars placés à dix pour cent, en deux ans, vous auriez gagné trois mille dollars, c’est-à-dire de quoi changer votre vieille Buick sans toucher à votre capital, et pourquoi changerais-je ma Buick ?, et voilà, dit Goldstein en écartant ses larges mains et en regardant Arlette pour la prendre à témoin, j’en étais sûr, c’est un prophète, nous autres, juifs, nous n’avons jamais une attitude petite-bourgeoise à l’égard de l’argent, chez nous pas de milieu, hommes d’argent ou prophètes, vous vous rappelez ce personnage de Dos Passos, il devient millionnaire, il touche des billets tout neufs de la banque, ils craquent, ils sentent bon, ils sont si beaux qu’il les porte à ses lèvres et les baise comme un dévot, eh bien, moi, j’ai fait quelque chose de ce genre avec mon premier argent, quand j’étais jeune, j’ai porté une somme énorme en numéraire contre ma poitrine toute une journée, avec une exaltation inouïe, j’avais l’impression que ces dollars, à travers le cuir et la chemise, me chauffaient le cœur, les mystiques qui portent leur dieu sur la poitrine ne peuvent pas sentir sa présence avec autant de joie que j’ai senti mes dollars, ce jour-là, faire de moi un homme nouveau, ma puissance était multipliée par mille, je vivais, je n’avais rien envie d’acheter, tous les autres plaisirs me paraissaient pâles en comparaison du pouvoir que j’avais de les acheter, et à la vérité je n’ai jamais rien possédé depuis, yachts, autos, maisons, comme j’ai possédé ces premiers dollars, c’était un bonheur fou, je suis, j’ose le dire, un cinglé du fric, comme vous, Sevilla, vous êtes un cinglé du désintéressement, et pour être aussi passionné que moi dans l’autre sens, Bruder, il faut qu’on soit du même sang, toi et moi,
vous êtes étonnant, dit Sevilla, vous êtes si possessif que même mes origines, vous voulez les annexer, écoutez, vidons ce sujet une fois pour toutes, mon père a quitté ma mère quand j’avais huit ans pour aller vivre avec une Cubaine à Miami, je pense, maintenant, en y réfléchissant, que c’est ce qu’il pouvait faire de mieux, le pauvre diable, je l’aimais bien, il était aussi gai et affectueux que ma mère était contractée, bon, il part ou plus exactement il fuit, et matin et soir, ma mère me fait dire à la Vierge une prière spéciale pour le salut de son âme, et le reste de la journée elle déverse dans mon oreille la haine et le mépris qu’il lui inspire, c’était affreux, je la revois, maigre, jaune, le cheveu tiré, l’œil implacable, elle vivait pour le haïr, le reste de ses pensées était consacré à la dévotion et à la psychiatrie, curieuse femme, à part la haine, tous ses sentiments étaient inauthentiques, son rire lui-même était forcé, elle riait comme ceci, ah, ah, du fond de la gorge, avec un air de supériorité méprisante, bien, j’ai douze ans, mon père meurt et à partir de ce jour, à toutes mes questions sur lui, un mur, pas de réponse, jamais, c’est le sujet tabou, c’est comme si ma mère le faisait mourir une deuxième fois par son silence, et alors, Goldstein, comment voulez-vous que je sache si mon père était juif ou pas, j’ignore tout de lui, y compris son métier, tout ce que je sais c’est que mon grand-père était originaire de Galice, et mon père lui-même parlait avec un accent, « un métèque », disait ma mère, je n’aurais jamais dû épouser un métèque, voilà, Goldstein, résignez-vous, je suis un de ces millions d’Américains sans racines, sans traditions et même sans race, prenez-moi comme je suis et cessez de croire que je suis un juif honteux qui cherche à se camoufler, je n’ai jamais pensé ça, dit Goldstein, il vida son verre, le reposa et resta un instant silencieux, sa lourde tête léonine reposant sur sa poitrine, et ses deux larges mains à plat sur ses genoux, puis il souleva ses deux mains d’une trentaine de centimètres, les immobilisa à l’horizontale une ou deux secondes et les laissa retomber en même temps sur ses cuisses,
bon, où est le contrat que Brücker vous a envoyé ? là, sur la table, à côté de votre verre, je l’ai sorti quand j’ai su que vous veniez, voyons, dit Goldstein, il avança la main, mais au lieu de saisir le papier, il regarda Sevilla en haussant les sourcils, vous m’avez traité de raciste, Sevilla, c’est une accusation injuste, je suis un patriote juif, c’est tout, vous n’allez pas empêcher un Anglais d’être fier que ce soit un Anglais qui ait découvert les lois de la gravitation, alors, moi, pourquoi est-ce que je ne serais pas fier d’Einstein ? vous savez comme moi qu’un homme qui défend son pays contre l’envahisseur a tendance à devenir chauvin, eh bien, Sevilla, qu’est-ce qu’un juif sinon un homme dont la patrie est perpétuellement menacée, et en plus, dans notre cas, il y a cet élément inhabituel, la patrie des juifs, c’est leur peau, prenez les autres peuples, les Viets par exemple, eh bien, le Viet, il peut à la rigueur trahir, s’il passe dans l’autre camp, il vend sa patrie mais il sauve sa peau, mais nous, juifs, nous coïncidons corps et âme avec la patrie juive, la patrie juive, c’est mon nez, c’est ma bouche, mes cheveux frisés, mes yeux fendus, ma patrie, elle colle à moi, alors, comprenez-vous Sevilla, je ne me sens véritablement en confiance qu’avec d’autres juifs, en dehors d’eux, je ne sens autour de moi que des agresseurs en puissance, Sevilla soulève, la main, si le mot racisme vous offense, je le retire, préférez-vous chauvinisme, Goldstein ? vous l’avez vous-même employé, non ? c’est encore trop ?, alors c’est qu’il manque un mot à la langue pour désigner les manifestations d’hyperdéfensivité, vous vous foutez de moi, dit Goldstein, et qui plus est, avec une ironie typiquement juive, Seigneur, dit Sevilla, l’ironie, c’est l’ironie, Goldstein lui sourit avec bonne humeur et regarda sa montre, dommage qu’on n’ait pas le temps de discuter, mon avion part dans une heure, voyons, poursuivit-il en saisissant le contrat, examinons ce monument d’iniquité, avant même de le lire, je vous félicite d’avoir eu le nez de ne pas le signer, il s’absorba dans sa lecture, bon Dieu, quel escroc, grommela-t-il au bout d’un moment, un escroc ? dit Sevilla, Goldstein se mit à rire, non, non, pas littéralement, ne prenez pas cela littéralement, il est escroc comme le sont, en général, les hommes d’affaires honnêtes, c’est-à-dire qu’il vous volera, mais dans des limites très raisonnables, et c’est au surplus un très bon éditeur, dynamique, audacieux, vous êtes en de bonnes mains, Sevilla, Miss Lafeuille, je peux utiliser votre téléphone ? Je vous l’apporte, dit Arlette, elle revint une seconde plus tard, le long fil blanc serpentant derrière elle sur les dalles rouges, Goldstein l’enveloppa du regard, quel joli petit morceau, et sûre, sérieuse, elle lui fera de l’usage, j’appelle ce bandit, dit-il avec un clin d’œil en engloutissant le combiné dans sa large main, du temps coula, du temps pour rien, nul, une attente, un passage à vide, Goldstein appelait Brücker et c’était tout, Sevilla regarda Arlette et lui sourit, elle lui sourit à son tour, et Goldstein les regarda l’un et l’autre avec des yeux abstraits, sans expression, Sevilla eut le sentiment que la vie, avec son flux abondant, ininterrompu, d’émotions, d’idées, de projets ou de craintes, s’arrêtait subrepticement sur un moment vide, blanc, sans couleur ni contenu, Brücker ? dit Goldstein d’une voix forte, et le flux aussitôt reprit sa course, Brücker, c’est Goldstein, je vous téléphone au sujet de Sevilla, eh oui, c’est moi son agent, n’ayez pas l’air si désolé, mon vieux, ah, ah, mais non voyons, je vous aime bien, moi aussi, dans six mois, il vous remet son manuscrit, sûrement, c’est lui qui l’écrira, il est plein de vie et d’esprit, ce type, ne vous en faites pas, de ce côté tout va bien, c’est votre contrat qui ne va pas, je vais vous le dire, nous réservons tous les droits de pré et post-publication et tous les droits de traduction et d’adaptation cinématographique, vous ? Eh bien, je ne vous plains pas, vous avez les droits américains, anglais, canadiens, australiens et tous les autres pays de langue anglaise, et ce n’est pas une petite pincée… deuxièmement, nos royalties s’élèveront à quinze pour cent, non, monsieur, non, quinze pour cent, c’est le mot ultime et dernier, je dis quinze, huit et sept, et bien entendu, un à-valoir un peu moins miteux que ces cinquante mille dollars[47] que vous proposez, quoi ? quoi ? je dis : miteux, cent ?, voyons, Brücker, soyons sérieux, même si ça vous surprend, je dis que je ne veux pas de vos cent mille dollars, je n’en veux pas, je les repousse du pied, je leur crache dessus, je leur chie dessus, si vous voulez le savoir, non, Brücker, vous n’aurez pas ce livre avec vos misérables, vos mégoteux, vos clochardesques cent mille dollars ! Brücker, je chie dessus, je dis, ce que je veux, enfin ! Bravo ! mais voyons, je veux deux cents, Goldstein écarta le combiné de son oreille, ferma le micro de sa main droite, regarda Sevilla et dit d’une voix normale, il braille comme un âne, mais ce qu’il dit n’a plus aucun intérêt, il est déjà décidé à me les donner, il continue à protester par pure conscience professionnelle, Sevilla haussa les sourcils, mais n’est-ce pas une somme énorme ? vous plaisantez, dit Goldstein, rien que pour les pays de langue anglaise, vous allez toucher plus de deux millions de dollars de royalties, et quant à Brücker, ce qu’il va palper, je n’ose même pas vous le dire, il replaça le combiné contre son oreille, pardon ! non, on ne nous avait pas coupés, écoutez, Brücker, vous perdez mon temps, vous perdez celui de Sevilla et vous perdez le vôtre, je dis deux cents ! Comment ? Vous les avez acceptés ? Quand ? à l’instant même ? Parfait ! envoyez un nouveau contrat à Sevilla et il vous le renverra par retour, je dis par retour, je m’y engage absolument, pas demain, mais lundi si vous voulez, je me ferai une joie lundi, il raccrocha, posa les deux mains à plat sur ses cuisses, son regard alla d’Arlette à Sevilla, il avait l’air fier et fatigué, des gouttes de sueur perlaient à son front, il soufflait un peu comme s’il venait de se livrer à un exercice de force, tout cet argent, dit Sevilla au bout d’un moment, Goldstein regarda sa montre et se leva, Sevilla, je vais vous dire, ne sous-estimez pas le conseil que je vais vous donner, il est sérieux, dès que Brücker vous aura versé l’à-valoir, achetez une grande maison avec un grand jardin et dans ce grand jardin, faites-vous construire un abri antiatomique, pour ma part, c’est ce que je viens de faire, j’ai l’impression qu’on se rapproche à pas de géant d’une très grosse merde à l’échelle mondiale.
*
À cette heure, dit Sevilla, Goldstein est en train de dîner dans son avion, parfaitement content de lui, il se mit à rire, il est sympathique, dit Arlette, j’ai beaucoup aimé son numéro au téléphone, avec Brücker, à demi couché sur le rocking-chair, il la regardait disposer le repas du soir, jambon, laitue, avocat, par un ingénieux dispositif les bancs, des deux côtés les plus longs, s’intégraient à la table, en la soulevant, on soulevait aussi les bancs, elle était faite d’épaisses planches de chêne noircies par les pluies, fendillées par le soleil, Sevilla la regarda avec plaisir, robuste, rustique, boucanée par son long séjour en plein air sur cette terrasse où elle vivait trois cent soixante-cinq jours par an et où elle finirait son existence sans avoir jamais bougé de plus de quelques mètres pour être portée à l’ombre à midi et au soleil couchant le soir, c’est bien connu que le chêne, s’il vieillit bien, peut dépasser six cents ans, combien de générations, Seigneur, en comparaison, quelle brièveté, la vie d’un homme, nous passons comme des insectes, aller, venir, travailler, téléphoner, faire l’amour, le temps coule, seconde par seconde, minute par minute, me rapprochant avec une lenteur inexorable du moment où j’agoniserai dans des draps souillés, j’ai un frisson de folle panique rien que de penser ça, c’est affreux et c’est incroyable, et le plus incroyable, c’est qu’on fait semblant d’oublier, on vit comme si de rien n’était, au lieu de hurler de peur, mais non, on est là, bien sage, rassuré, efficient, optimiste, on fait des projets, la vie est à nous, d’ailleurs c’est bien prouvé, ce sont toujours les autres qui meurent, du temps coula, il pensa avec remords – Michael – Michael dans sa cellule, attendant son jugement, sa condamnation, la destruction de sa jeune vie, gros ours ; tu as l’air triste, mais non dit-il en souriant je réfléchis à mon livre, je me suis peut-être beaucoup avancé en disant que je l’aurai fini dans six mois à table à table ! dit Arlette, les ours, les chats, les chiens !, Sevilla se leva et l’enveloppa du regard avec tendresse, comme elle aimait répéter les mêmes rites joyeux et rassurants, il enjamba d’un mouvement vif le banc, posa ses deux mains à plat sur le plateau de chêne noirci, j’ai faim, dit-il avec courage, il coupait la salade et le jambon en tout petits morceaux dans son assiette, un million de dollars, dit-il, qu’est-ce qu’on en fait, oh, je sais bien, on le place à dix pour cent, Goldstein dixit, et ils vous rapportent cent mille dollars, bien, et alors, les cent mille dollars, qu’est-ce qu’on en fait, on les dépense ? cent mille dollars en un an, ce n’est pas possible, en tout cas pas avec la vie que nous menons et que nous gagnons déjà très bien, tu les places, dit Arlette avec gaieté, Sevilla leva son couteau comme une baguette, bravo, c’est le bon sens même, on les place, et l’année suivante, on a un revenu de cent dix mille dollars, à ce rythme, je double le million en quelques années, et alors, qu’est-ce qu’on fait de deux millions ?, Arlette le regarda en riant, on continue, bien, dit Sevilla, on continue et quelques années plus tard, on a trois millions, et alors, puisqu’il le faut, je meurs, je laisse un million à John, un million à Alan, un million à toi, et toi, qu’est-ce que tu fais de ton million, mon pauvre petit chéri, bien entendu, tu continues, et ainsi de suite, accumulant des sommes colossales que tu ne pourras jamais dépenser, il regarda Arlette en levant les sourcils, je ne voudrais pas que tu penses que je me place au-dessus du fric, ce n’est pas vrai, les gens sont toujours un peu hypocrites quand il s’agit d’argent, ils adoptent des poses, la pose du désintéressement, ou comme Goldstein, la pose de l’avarice, en fait, je tiens d’Adams que Goldstein a élevé seul ses six frères et sœurs, son père est mort sans le sou quand il avait quatorze ans, il les a nourris tous, et en plus sa mère, sa grand-mère et une grand-tante, toute une smala, il a payé toutes les études de ses cadets, marié ses sœurs, établi ses frères, on dira que sa générosité s’exerçait à l’intérieur d’un cercle étroit, mais c’est déjà rare et merveilleux d’avoir réussi à atteindre le stade de l’égoïsme de groupe, la plupart des hommes ne dépassent jamais leur propre personne, et là-dessus, Goldstein se dit avare, et il me croit désintéressé parce que je n’ai pas investi les quinze mille dollars de mon compte, mais la vérité, c’est que j’avais peur de les perdre en les plaçant, je ne suis pas désintéressé, je suis incompétent, en réalité, ces quinze mille dollars, j’y pensais souvent, ils me donnaient un sentiment de sécurité, et crois-tu que ça me laisse indifférent, cette perspective d’un million de dollars, ne mentons pas, dans une société industrielle, l’argent est la seule liberté qui ne soit pas théorique, c’est un sentiment inouï de se dire que demain, avec ce million de dollars, nous pouvons aller vivre n’importe où dans le monde, toi et moi, en faisant exactement ce que nous voulons, entourés, protégés par cette barrière d’or, oui il y a cela, cette puissance et cette liberté, mais en même temps, j’ai un peu peur de tout ce fric, je me méfie de lui, je ne voudrais pas qu’il m’enlève mon envie de créer, qu’il me corrompe ou qu’il m’amollisse et que je commence, insidieusement, à faire pour lui des choses que je n’approuverais pas tout à fait, qu’il me ronge de l’intérieur comme un termite, il tourna la tête vers le large, et aspira l’air avec force, le soleil plongea de l’autre côté de la falaise et la mer se couvrit de reflets mauves, douillets et rassurants, on oubliait les requins, on avait envie de s’y vautrer, elle paraissait lisse, à peine plissée, en fait, c’était la hauteur qui nivelait les vagues, elles roulaient sans déferler comme les frissons sous la peau d’un cheval, seule la dernière était brisante, ramassant, rejetant et entrechoquant les galets, les mêmes depuis dix mille ans, elle faisait en se retirant un bruit de succion effrayant comme l’aspiration avide d’un mourant, Arlette débarrassait la table, il resta seul un long moment, le journal en main, il s’ennuyait toujours quand elle n’était pas là, dès qu’elle quittait une pièce il éprouvait un sentiment de froid et d’abandon, en page trois, il tomba sur une interview d’Alan et de John que le reporter avait réussi à retrouver dans leur petit patelin de Nouvelle-Angleterre, le journaliste leur prêtait en gros titres des déclarations idiotes
Nous ne sommes pas jaloux de FA.
nous le considérons
comme notre demi-frère,
les pauvres gosses, ils n’avaient même jamais vu Fa, il va falloir que je décide Marian à les emmener en Europe, ils ne sont plus en sécurité ici, un de ces jours on va me les kidnapper pour exiger une rançon, mais allez convaincre Marian, il suffira que je fasse cette proposition pour qu’elle la rejette, la passion de me combattre passe toujours avant l’intérêt des enfants, il entendit le pas d’Arlette sur la terrasse, il y eut un bizarre silence, il releva la tête, elle était devant lui, elle respirait vite et fort,, un petit pli de colère se creusait entre ses sourcils » ses yeux noirs brillaient comme deux grains de café, je ne sais pas,, dit-elle » si c’est la célébrité et l’argent, mais je te trouve déjà assez gâté comme ça, que tu reçoives depuis le 20 février dix lettres d’amour par jour avec photos, je suppose que c’est malheureusement normal » mais que tu aies fait ouvrir par Maggie un dossier spécial pour les classer, les photos en face de chaque lettre, et que tu emportes le dossier en week-end au bungalow pour le goûter en ma compagnie, je trouve ça odieux, odieux, odieux, Sevilla haussa les sourcils, mais voyons, ce n’est pas moi qui ai eu ridée du dossier, c’est Maggie, et si je l’ai emporté ici, c’est que je n’ai pas encore eu le temps de lire aucune de ces lettres, il se tut, les yeux d’Arlette brillaient de colère, quand elle se hérissait, sa voix même changeait, elle devenait plus grave et plus forte, son corps paraissait plus compact, elle se ramassait sur elle-même comme une forteresse, il fallait deux fois plus de temps à un argument raisonnable pour percer ses défenses, eh bien, si c’est Maggie, dit-elle nullement apaisée, elle a agi avec une rare perfidie, et toi, tu n’avais pas à l’encourager en emportant ce dossier en week-end avec moi, c’est odieux et au surplus du dernier mauvais goût, il se leva, voyons, ne prends pas ça tellement à cœur » je pensais que ce serait amusant de lire ces lettres, amusant ? cette chienlit, dit-elle secouée de rage, les lettres de ces folles qui ne t’ont jamais vu et qui te proposent le mariage en termes plus ou moins voilés, et plusieurs même une liaison, je cite, sans engagement de ta part, Sevilla se dressa, mais tu les as lues, oui, dit-elle d’une voix forte et en même temps les larmes jaillissaient de ses yeux et coulaient sur ses joues, je me suis permis de parcourir ce… harem, ce marché aux esclaves et même d’admirer les photos, quelles robes ! échancrées, suggestives, collantes – si collantes qu’on se demande si elles ne se sont pas fait coudre dedans, et ce festival de déshabillés affolants, les formes moulées ou devinées en transparence, des bikinis ! et deux ou trois même sans bikini du tout, dans des poses artistiques, oh, ne ris pas, ne ris pas, je n’ai jamais rien vu de plus affreux que cet étalage de femmes qui s’offrent, quelle lamentable idée cela donne de notre sexe, vrai, je me suis sentie humiliée pour elles, stop, dit Sevilla d’une voix forte en se levant et en tendant le bras d’un air mi- plaisant mi-impérieux, il entra dans le living, marcha à pas rapides vers la petite table où il avait jeté à midi en arrivant le dossier, le saisit et revint sur la terrasse, c’est ça ? dit-il en le montrant sans l’ouvrir à Arlette, oui, dit-elle, c’est bien ça, il avança jusqu’à la rambarde, ramena son bras en arrière et à toute volée, de toutes ses forces, il lança le dossier dans la mer, il y eut un brusque silence tandis qu’il s’ouvrait dans l’air en éparpillant ses photos et tombait interminablement avant de heurter l’eau avec un floc à peine perceptible, recouvert et roulé par l’écume verte du ressac, le débat est clos, dit Sevilla, il posa la main droite sur l’épaule d’Arlette, elle se laissa aller sans rien dire contre son flanc, curieux, dit-il au bout d’un moment, que le succès se traduise aussitôt en termes d’argent et de sexe, c’est-à-dire, au fond, en termes de force, nous ne sommes même pas sortis de la féodalité, le palais et le harem, le château et le droit de cuissage, nous sommes encore en pleine civilisation de la violence, Goldstein, dit Arlette au bout d’un moment d’une voix menue, a dit quelque chose qui m’a beaucoup frappée : il a prétendu qu’on se rapprochait à pas de géant de la troisième guerre mondiale, oh, je ne sais pas dit Sevilla d’une voix brève, je ne sais pas, je te propose un tour sur la plage pendant qu’il fait encore un peu jour, il se tut tandis qu’il descendait devant elle les marches taillées dans le roc qui menaient à la petite crique, certaines étaient si étroites qu’il fallait placer le pied parallèlement à la contremarche et avancer de côté comme un crabe, il y avait encore des anneaux dans le mur rocheux à sa gauche à la hauteur de la hanche, mais le filin qui servait de main courante avait disparu, Sevilla se dit pour la vingtième fois sans aucune conviction que ça vaudrait peut-être la peine de la remplacer, il suffirait d’acheter la longueur de corde voulue, de faire un nœud en bas et un nœud en haut pour l’arrêter aux deux bouts, ce n’était vraiment rien à faire et il savait pourtant qu’il ne le ferait jamais, dans la petite crique il y avait un coin où, pour s’abriter du nordet, quelqu’un, peut-être les enfants des précédents locataires, avait élevé un mur grossier de pierres sèches, c’était fait à la diable, et une partie s’était écroulée, mais le reste tenait bon, Sevilla tendit la main à Arlette tandis qu’elle franchissait le coupe-vent, ils étaient assis épaule contre épaule, le dos appuyé contre la paroi encore chaude de la falaise, le soir où Michael m’a remis sa démission, dit Sevilla, il m’a parlé lui aussi de la troisième guerre mondiale, voici comment il voyait les choses, même en y jetant un million d’hommes les États-Unis ne pourraient pas gagner la guerre au Vietnam avec les armes classiques et à mesure que la guerre se prolongerait, les éperviers américains gagneraient en audience et réussiraient à porter à la présidence un homme encore plus réactionnaire que Goldwater, à ce moment-là, les généraux qui, comme Eisenhower, réclament depuis longtemps le recours à l’arme atomique en Asie l’emporteront » on voudra en finir avec le Vietnam et par la même occasion avec la Chine avant qu’elle soit trop bien pourvue en fusées, on montera de toutes pièces une provocation, et dans l’indignation bien orchestrée qui suivra, on jettera la première bombe au cobalt sur Pékin, et l’U.R.S.S. ? dit Arlette, l’U.R.S.S., d’après Michael, interviendra tôt ou tard, d’après lui, c’est là l’erreur fondamentale des éperviers américains, ils pensent que l’U.R.S.S. laissera faire, trop heureuse de se débarrasser de la menace chinoise sur ses frontières, mais l’U. R.S.S., en réalité, ne peut pas laisser les États-Unis mettre la main sur les immenses richesses de l’Asie, devenir ainsi, à courte échéance, les maîtres de la planète et l’éliminer elle-même quand elle sera isolée, Arlette le regarda avec des yeux effarés, et toi ? dit-elle d’une voix étouffée, penses-tu que Michael a raison ? comment le saurais-je, dit Sevilla en écartant vivement les deux mains du corps avec irritation, pour réussir dans une tâche difficile, il faut concentrer sur elle sa pensée à l’exclusion de toute autre, il fit un petit geste nerveux et irrité de la main en prononçant « à l’exclusion de toute autre », comme s’il balayait la phrase loin derrière lui, cependant, poursuivit-il avec plus de calme, je dois dire que j’ai été impressionné par ce que Michael m’a dit, il avala sa salive d’un air malheureux, Michael était intellectuellement si honnête, il avait parlé au passé, comme s’il était mort, Arlette ouvrit la bouche pour parler, mais elle le regarda et se tut, il avait les yeux fixés droit devant lui, les sourcils froncés, les coins des lèvres tombants, il se leva avec brusquerie, si on rentrait ? dit-il d’une voix nerveuse, Arlette haussa les sourcils, déjà ? mais on vient à peine d’arriver, excuse-moi, dit Sevilla en tournant la tête de son côté, et elle pensa : il me regarde sans me voir, on peut rester si tu veux, ajouta-t-il avec impatience, mais non, dit-elle aussitôt, rentrons, elle se leva et lui sourit, excuse-moi répéta-t-il avec un mélange de gêne et d’irritation, c’est ce damné bungalow, on ne fait jamais que monter et descendre, on ne peut jamais se détendre vraiment les jambes en marchant sur du plat, mais voyons, dit-elle, on pourrait faire un tour sur la falaise, ce n’est pas l’espace qui manque, il y a des kilomètres de palier, non, non, dit-il avec un petit geste de la main, rentrons puisque tu désires rentrer, elle se mit à rire, mais ce n’est pas moi qui veux rentrer ! c’est toi, il la regarda d’un air à la fois triste, confus et impatient, mais un peu de douceur revint dans ses yeux, il esquissa un sourire, et il dit, oui, oui, c’est moi, et il s’engagea dans l’escalier de la falaise, l’architecte du bungalow n’aimait pas plus les portes que les vitres, il n’y en avait pas entre la kitchenette et la petite salle à manger, ni entre celle-ci et le séjour, ni entre le séjour et la chambre, et pas davantage entre la chambre et la salle de bains, pendant qu’il se déshabillait, Sevilla regardait Arlette nue en train de se brosser les dents, pour mieux se voir dans la glace, elle se penchait au-dessus du lavabo, les pieds joints, incurvant son corps en avant, le ventre rentré et les fesses faisant saillie, c’était une pose gracieuse et naïve qui évoquait l’idée d’une petite fille sage, il sourit, l’air afflua avec force dans ses poumons, il freina la montée rapide, presque suffocante, de la joie, de la joie, non du désir, elle le soulevait, victorieuse comme un oiseau, mais il savait qu’il y a un point dans la conscience d’être heureux qu’il ne faut pas dépasser si on ne veut pas l’anéantir, il se sentait léger, attendri, heureux, et en même temps, attentif à ne pas l’être trop, quelle lumière le baignait, il bondissait sur les sommets jeunes du monde dans la première heure du jour, la beauté de ce corps, la gaieté, l’espoir, la gratitude, il sentit sa poitrine se dilater à la limite du supportable, le bonheur tout d’un coup s’emballa, dépassa les bornes, faillit basculer, Sevilla se mit à rire, mais oui, voyons, il fallait rire, ruser, rétablir un demi-bonheur dans le rire, il y avait toujours, vous savez bien, quelque chose d’amusant, un côté absurde, par exemple, il se sentait heureux parce qu’elle se brossait les dents, il rit, il sentait l’inauthenticité de ce rire, impossible de se maintenir plus d’une seconde sur la crête inouïe de la vie, on ne faisait que passer de phase en phase – le rire, pour fuir l’angoisse, la possession pour dépasser le rire, la tendresse pour guérir de la possession – la seconde de bonheur fou ne s’immobilisait jamais, on était poussé aux épaules par-derrière, allons, avance, avance, pourquoi ris-tu ? dit Arlette penchée vers le miroir, tu as l’air d’une petite fille sage, elle tourna la tête, regarda ses yeux, capta son regard, une onde chaude lui parcourut le corps des mollets à la taille, Il rit à son tour, mais je suis sage, dit-elle d’une voix étouffée, avec un petit rire du fond de la gorge, la tête d’Arlette logée au creux de son épaule, le corps baigné de sueur allongé bien à plat, épousant le matelas de tous ses muscles détendus, il étendit le bras droit, éteignit la lumière, il y eut un très long silence, la respiration de Sevilla devint si paisible qu’Arlette pensa qu’il était endormi, pourtant quand il parla de nouveau, ce fut sur le ton de la conversation la plus ordinaire, comme s’il renouait un dialogue à peine interrompu, si les Russes, dit-il, ne bluffent pas, sa voix résonnant nette et incisive dans le silence, s’ils sont arrivés à utiliser pour la pêche une centaine de dauphins, alors, c’est qu’ils doivent être plus avancés que nous ne pensions dans la communication entre espèces, même si on laisse de côté leur bla-bla sur l’individualisme et le struggle for life capitaliste qui nous a amenés, nous, pauvres vilains Américains, à nous concentrer sur un seul couple, mais c’est vrai qu’on n’a encore rien fait quand on a appris à parler à deux dauphins, il nous reste à étendre la communication à l’espèce entière, ou à tout le moins à deux ou trois dizaines d’individus, et du diable si je sais comment je vais m’y prendre pour entamer ce processus.
*
Entretien de Fa et Bi
avec le Professeur Sevilla
lundi 9 mars 1971,10 heures du matin
(Note du Professeur Sevilla : Je n’avais pas vu Fa et Bi depuis mon départ du labo, le vendredi 6 mars, et à ma vue, Fa bondit de l’eau, la frappa à coups répétés de sa queue et émit toute une série de sifflements joyeux. Pendant ce temps, Bi restait un peu à l’écart, muette et distante et me regardant à peine.)
Fa. – Pa ! Où étais-tu ? Où étais-tu ?
S. – Bonjour, Fa !
Fa. – Bonjour Pa ! Bonjour Pa ! Bonjour Pa ! Où étais-tu ?
S. – Bonjour, Bi.
Bi. – Bonjour, Pa. (Bi est au centre du bassin, elle tourne lentement en rond dans le sens des aiguilles d’une montre, et m’observe du coin de l’œil quand elle passe devant moi9 mais elle n’émet aucun sifflement et ne fait pas mine de s’approcher. Fa est au bord du bassin à un mètre de moi, exubérant et affectueux. Quand je me suis approché, il s’est livré à sa facétie habituelle : il m’a arrosé de la tête aux pieds.)
S. – J’étais parti me reposer avec Ma.
Fa. – Te reposer ? Tu veux dire dormir ?
S. – Se reposer veut dire ne rien faire.
Fa. – Et ici, tu ne te reposes pas ?
S. – Non, pas souvent.
Fa. – Et là où tu vas, tu te reposes ?
S. – Oui.
Fa. – Où est-ce ?
S. – Au bord de la mer.
(Bi cesse de tourner, écoute avec attention, mais n’approche pas.)
Fa. – Ici aussi, c’est près de la mer. Quelquefois, j’entends les vagues et quand je goûte l’eau, elle a le goût des autres bêtes.
S. – Je t’ai expliqué : à la marée haute, on ouvre les vannes et l’eau du large entre dans le bassin.
Fa. – Oui, je sais. Je n’ai pas oublié. Je n’oublie rien, jamais. J’aime beaucoup quand l’eau a le goût du large et des bêtes de la mer.
S. – Bi, viens ici !
(Bi n’obéit pas tout de suite, et quand elle obtempère, au lieu de s’approcher du bord directement, elle fait une série de petits détours pour témoigner de sa mauvaise grâce.)
S. – Bi, qu’est-ce que tu as ? Tu es fâchée ?
Bi. – Tu n’as pas dit que tu nous quittais.
S. – Mais ce n’est pas la première fois. Avant la conférence de presse, je suis déjà parti deux fois.
Bi. – Oui, mais tu avais dit que tu partais.
S. – Eh bien, la prochaine fois, je te le dirai.
Bi. – Merci, Pa. C’est joli, où tu étais ?
S. – Très joli.
Bi. – Qu’est-ce que tu fais pour ne rien faire ?
(Je ris, et aussitôt Fa m’imite en regardant Bi d’un air moqueur. Bi bat des paupières d’un air mécontent, mais ne dit rien.)
S. – Je joue avec Ma, je me couche au soleil et je me baigne.
Bi. – Tu devrais nous emmener.
Fa. – Oui, Pa ! Tu devrais nous emmener !
S. – Je ne peux pas, il n’y a pas de bassin.
Bi. – Où te baignes-tu ?
S. – Dans la mer.
Bi. – Et les requins ?
S. – Là où je suis, il n’y a pas de requins. Mais vous, ici, pendant mon absence, vous n’êtes pas à plaindre, vous vous amusez.
Fa. – Oui, surtout, avec Ba1[48]. Il est très gentil. Les autres aussi sont très gentils.
Bi. – J’aime beaucoup Ba. Il est avec nous tout le temps. Il se baigne avec nous. Il joue avec nous. Il nous caresse. Et il parle. Il parle.
Fa. – Il nous a lu des articles sur nous. Mais il n’a pas voulu expliquer. Il nous a dit : « Attendez Pa. »
S. – C’est moi qui le lui avais demandé.
Fa. – Pa, j’ai eu beaucoup de peine. Il y a des gens qui ne nous aiment pas.
S. – Il y a toujours des gens qui ont peur des choses nouvelles.
Fa. – Ils ont peur de nous ?
S. – Oui.
Bi. – Je ne comprends pas pourquoi.
Fa. – Il y a un homme qui a dit : « La place d’un poisson est dans mon assiette. »
Bi. – Pa, pourquoi a-t-il dit cela ? Nous ne sommes pas bons à manger.
Fa. – Et nous ne sommes pas des poissons !
Bi. – Oh, Fa, ne sois pas si snob !
(Je ris et Fa m’imite.)
S. – Bi, qui t’a appris le mot « snob » ?
Bi. – C’est Ba. Pourquoi ris-tu ? C’est un mauvais mot ?
S. – C’est un très bon mot. Surtout quand Fa se vante d’être un cétacé.
Fa. – Mais je suis fier d’être un cétacé. Le dauphin a le cerveau aussi lourd que l’homme.
S. – C’est bien, tu n’as pas oublié.
Fa. – Je n’oublie jamais rien.
Bi. – Est-ce qu’il y a d’autres articles sur nous ?
S. - Nous verrons plus tard. Pour l’instant, j’ai des choses à te dire.
Fa. – Et à moi aussi ?
S. – À toi aussi. Tu te rappelles, Fa ? C’est toi qui as appris à parler à Bi.
Fa. – Oui, c’est moi.
S. – Et maintenant, je voudrais que, tous les deux, vous appreniez à parler à d’autres dauphins.
Fa. – Pourquoi ?
S. – Deux dauphins qui parlent, ce n’est pas assez.
Fa. – Pourquoi ?
S. – Ce serait trop long à expliquer.
Fa. – Ça te fait plaisir que nous apprenions à parler à d’autres dauphins ?
S. – Oui.
Fa. – Alors, comment on va faire ?
S. – Je vous amène des dauphins. Bi. – Ici ? dans le bassin ?
S. – Oui.
Bi. – Des dauphins, ou des delphines ?
S. – Une delphine pour commencer. Bi. – Non, non !
S. – Comment, non ? Bi. – Je ne veux pas.
S. – Tu ne veux pas ? Bi. – Je la battrai ! Je la mordrai !
S. – Mais voyons, Bi… Bi. – Je lui enlèverai sa part de poisson.
S. – Mais voyons, Bi, ce serait très méchant de ta part. Bi. – Oui !
B. – Tu veux être méchante ?
Bi. – Oui ! Je serai très méchante, tout le temps ! Je la mordrai !
S. – Mais voyons, Bi, pourquoi ? Bi. – Je ne veux pas que Fa se mette en S devant elle. (Fa rit. Bi se tourne vers lui et lui donne un coup de queue ; il esquive et ne riposte pas.)
S. – Bi, tu sais bien que ça se passe comme ça dans la mer. Bi. – Ce n’est pas pareil.
S. – Dans la mer, un mâle a toujours plusieurs femelles. Bi. – Ce n’est pas pareil.
S. – Qu’est-ce qui n’est pas pareil ? (Un silence.)
Bi. – Fa et moi, nous parlons. (Je reste un moment muet, tant les implications de cette réponse me stupéfient.)
Fa. – Tu ne dis plus rien, Pa ?
S. – Bi, suppose que l’autre delphine soit plus forte que toi ?
Bi. – Alors, je demande à Fa de m’aider à la battre.
S. – Et toi, Fa, tu la bats ?
Fa. – Oui.
S. – Pourquoi ?
Fa. – Je fais toujours ce que me dit Bi.
S. – Pourquoi ?
Fa. – J’ai envie de le faire. J’aime beaucoup Bi.
S. – Et si j’introduis un dauphin dans le bassin ?
Fa. – Je le battrai. Peut-être je le tuerai.
S. – Peut-être il sera plus lourd et plus fort ?
Fa. – Bi m’aidera.
(Je regarde Bi, et Bi fait oui de la tête.)
S. – Bi, à propos de cette delphine, pourquoi cela fait-il une différence que Fa et toi vous parliez ? Avant de parler anglais, vous parliez le delphinais.
Bi. – Ce n’est pas pareil.
S. – Qu’est-ce qui n’est pas pareil ?
Bi. – Je ne sais pas.
S. – Est-ce qu’avant de parler anglais, tu aurais accepté une autre delphine dans le bassin ?
Bi. – J’aime beaucoup Fa. J’aime comme toi tu aimes Ma.
S. – Tu as remarqué que j’aime Ma ?
Bi. – Oui.
S. – Et si je n’aimais pas Ma, tu accepterais une autre delphine ?
Bi. – (Avec émotion :) Tu vas cesser d’aimer Ma ?
S. – Mais non. Je t’ai dit : « si ». Je t’ai déjà expliqué les « si ».
Bi. – Je n’aime pas les « si ». Fa comprend bien les « si », moi pas. Les choses sont vraies ou elles ne sont pas vraies. Pourquoi les « si » ?
S. – Écoute-moi bien, Bi. Écoute-moi, c’est important. C’est parce que j’aime Ma que tu ne veux pas une autre delphine dans le bassin ?
(Un silence.)
Bi. – Oui. Peut-être.
S. – Tu veux être avec Fa comme moi avec Ma ?
Bi. – Oui.
S. – Et si tu ne parlais pas l’anglais, tu aurais remarqué que j’aime Ma ?
Bi. – Je n’aime pas les « si ». Les « si » m’embrouillent.
S. – Essaye de me répondre, Bi, je t’en prie.
Bi. – Je ne sais pas. Je suis fatiguée.
(Elle me tourne le dos, nage vers anneau en caoutchouc, l’enfile sur son museau et le lance à Fa qui le rattrape au vol et le lui relance. Je fais plusieurs tentatives pour renouer le dialogue. Elle ne répond pas. Il est dix heures vingt.)
*
Suzy regarda l’équipe. C’était la première réunion depuis le 20 février, les chaises étaient rangées autour de la table portant le magnétophone, le rite était toujours le même, les collaborateurs arrivaient cinq minutes à l’avance, Sevilla entrait le dernier d’un pas vif et s’asseyait le dernier, il avait substitué Simon à Lisbeth, mais soit par hasard, soit par choix, il n’avait pas remplacé Michael – un remplacement, une absence –, mais à part celle de Michael à ma gauche, les places sont bien restées les mêmes, sans le savoir, l’innocent Simon s’était, comme Lisbeth, assis à la droite d’Arlette, Peter bien entendu à côté de moi, le bras étendu sur le dossier de ma chaise, il ne me touche pas, mais je le sens qui me chauffe la nuque, et Maggie à côté de Bob, exquisement vêtu, il fait de son mieux, il prend son air le plus distant, il lui tourne à demi le dos, mais sans réussir, je parie, à décourager ses apartés, elle en fera aussi à son voisin de gauche, Simon, si sage et si timide, celui-là, avec ses pieds sous les barreaux de sa chaise, il ne lui répondra pas, mais ça ne le sauvera pas, le malheureux, bien au contraire, pour Maggie tout est aveu, même le silence.
— Vous allez entendre, dit Sevilla, mon entretien du 9 mars avec Fa et Bi, écoutez-le avec attention, ce sera le sujet de notre discussion.
Il brancha le magnétophone, mit les deux mains à plat sur la table et resta silencieux, les yeux fixés sur la bande qui se déroulait. Les voix criardes des deux dauphins prirent possession de la pièce.
— Eh bien, dit-il quand la bande fut finie, qu’en pensez-vous ? Je ne vous demande pas pour l’instant de suggestions pratiques, mais une analyse de comportement. À ce niveau, qu’en pensez-vous ?
Il y eut un silence et Suzy dit :
— À mon avis, la réaction de Fa est normale. J’entends : elle est conforme à ce que nous savons du comportement du dauphin mâle. Il vit seul dans un bassin avec Bi. Introduire un autre mâle implique une question de partage de la femelle et une question de hiérarchie.
— À ce compte, dit Arlette, la réaction de Bi est normale. Introduire une autre femelle dans le bassin entraînerait pour elle les mêmes problèmes.
— Pas tout à fait, dit Peter.
Arlette le regarda. Depuis que Michael était parti, il avait l’air plus assuré, plus mûr, et à l’égard de Suzy, plus calmement possessif.
— Bi, poursuivit-il, a vécu dans la mer, c’est-à-dire qu’elle a vécu dans une troupe de dauphins où les couples ne sont pas stables, où un mâle règne successivement sur plusieurs femelles. Et malgré cela, elle choisit la monogamie.
— Vous avez raison, dit Sevilla, et Peter eut l’air heureux. C’est un choix délibéré.
— Et même motivé, dit Bob de sa voix flûtée.
Il portait des chaussures de toile bleue, un pantalon azur et une chemisette pervenche qui laissait voir, par un col largement ouvert, un foulard turquoise brodé de dessins noirs. Suzy le regarda. C’était vraiment exquis, cette harmonie en bleu, mais comment fait-il pour supporter un foulard par une chaleur pareille ?
— Précisément, reprit Bob, je dirais qu’il y a une certaine ambiguïté dans cette motivation, car Bi n’a pas donné une explication à son attitude, elle en a donné deux. 1°Elle parle notre langue. 2°Elle désire avoir avec Fa des rapports de type humain.
Sevilla regarda Simon, les pieds recroquevillés sous sa chaise et dit avec courtoisie :
— Eh bien, Simon, qu’en pensez-vous ? Y-a-t-il une ambiguïté dans cette motivation ?
Simon rougit. C’était un grand garçon maigre, l’air inhibé et consciencieux, chez qui tout paraissait indéterminé, l’âge, les traits, la couleur des cheveux, les opinions.
— Peut-être, concéda-t-il avec prudence, peut-être pourrait-on dire qu’il y a ambiguïté.
Maggie lui sourit d’un air encourageant et craignant d’être mal élevé, Simon fit dans sa direction une petite grimace qui pouvait passer pour un demi-sourire, Maggie baissa les yeux, pauvre garçon, il est plein de complexes, il est si timide, avec quel air de convoitise il me regarde, on dirait un gamin des rues en arrêt devant la vitrine d’un pâtissier, je suis sûre qu’il n’a jamais embrassé une fille, en un sens c’est presque dommage que je sois engagée si avant avec Bob, si je n’avais pas peur d’exciter sa jalousie, je prendrais ce garçon en main, je suis certaine que j’arriverais à en faire quelqu’un de bien, après tout, il n’est pas laid, il a des yeux pleins d’âme, et beaucoup de chaleur cachée si j’en crois ses grosses lèvres.
— Je ne pense pas qu’il y ait ambiguïté, dit Arlette.
C’est vrai que Bi a donné deux raisons à son comportement. 1°Je parle votre langue. 2°Je désire avoir avec Fa des rapports de type humain. Mais à bien voir, ces deux raisons n’en font qu’une. Il s’agit, dans les deux cas, d’un puissant désir d’identification à l’homme.
— Bravo, Arlette, dit Sevilla avec chaleur et se tournant vers elle, il lui fit un sourire rapide. Peut-être, poursuivit-il en embrassant l’équipe du regard, vous vous rappelez qu’au moment de la conférence de presse du 20 février, un journaliste a demandé à Fa s’il considérait le fait de parler comme une promotion. Parmi tant de sottises, c’était une question intéressante. Parler la langue humaine, pour Bi, c’est bien ça, une promotion. Puisqu’elle parle, elle n’est pas si différente de nous. Donc notre type de relations amoureuses doit être aussi le sien. En prenant pour modèle la monogamie du couple humain, elle s’identifie à nous.
— C’est très intéressant, dit Peter, mais d’où vient que Fa n’ait pas la même réaction que Bi ? Fa, si j’ai bien compris, n’était pas d’abord opposé à l’arrivée d’une deuxième delphine.
— Peut-être, dit Suzy, parce que le dauphin mâle – comme d’ailleurs le mâle de l’espèce humaine – est plus volontiers polygame…
Il y eut des rires, eh bien, pensa Arlette, c’est heureux que Lisbeth ne soit plus là, car son rire n’aurait pas été très plaisant, curieux comme il suffisait d’une seule volonté hostile pour tout gâcher.
— Vous permettez, dit Bob de sa voix maniérée en posant sa main droite sur sa hanche, vous permettez que j’apporte ma petite pierre à votre mur ? et Suzy admira une fois de plus la souplesse avec laquelle il abandonnait ses positions dès que Sevilla avait parlé.
Fa marque aussi son désir d’identification, mais il le marque d’une autre manière : par exemple, il répète en toute occasion qu’il n’est pas un poisson, mais un cétacé. Pourquoi ? Parce qu’il sait que le cétacé est, comme l’homme, un mammifère. Et parce qu’il sait que le cétacé appelé dauphin a un cerveau aussi lourd que l’homme. C’est ce que j’ai appelé son snobisme. Mais ce snobisme, c’est aussi un désir d’identification à l’espèce humaine.
Sevilla marqua son approbation par un signe de tête, mais sans y mettre sa chaleur habituelle. Il se sentait agacé. Quand Bob abondait dans votre sens, il avait toujours l’air d’inventer vos propres idées.
— Eh bien, dit-il, est-ce que nous sommes tous d’accord sur cette interprétation ? Simon ?
— Je suis d’accord, dit Simon, et Maggie lui sourit d’un air complice.
— Je ne suis pas un moraliste, dit Sevilla, je ne puis donc pas dire si le fait que le premier couple de dauphins à parler le langage humain adopte aussi la monogamie de l’homme occidental constitue un progrès ou non. Mais pour nous, cette mutation est un sérieux obstacle et pose un grave problème. Comment allons-nous faire maintenant pour étendre les connaissances de Fa et Bi à d’autres dauphins ?
La sonnerie du téléphone retentit avec une force stridente, et Sevilla dit à Maggie avec un petit geste agacé : « Je n’y suis pour personne », Maggie se leva, se dirigea vers la petite table du téléphone et décrocha, allô ? dit-elle de la voix distinguée et distante qu’elle prenait pour répondre aux appels, malheureusement, ce n’est pas possible, le Professeur Sevilla est en conférence, voulez-vous rappeler, je suis désolée, Mrs. Gilchrist, Mrs. Gilchrist ! cria Sevilla en se levant avec tant de vivacité que sa chaise tomba, sans la ramasser, il se dirigea à grands pas vers le téléphone, et arracha presque le combiné des mains de Maggie. Mrs. Gilchrist, Sevilla… Quand ? Hier après-midi ? Mais c’est le maximum !… C’est abominable. Je ne trouve pas de mots pour vous dire… Comment a-t-il pris cela ? Oui, je sais, il est si courageux… Ne vous faites pas de souci pour l’amende, je la paierai… Eh bien, disons que c’est un prêt, qu’il me remboursera à sa sortie de prison… Non, non, ce n’est rien… Oui, je lui écrirai, oui, à coup sûr, dites-lui que j’irai le voir dès qu’on m’y autorisera, je vais en faire la demande dès aujourd’hui.
Il raccrocha le combiné et fit face à ses collaborateurs. Il était pâle et ses yeux étaient vides.
— Michael, dit-il d’une voix détimbrée, a été condamné hier au maximum : cinq ans de prison et dix mille dollars d’amende.